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TCHAD
2002

Mission : Construction


Mercredi 06 février 2002
N'djaména, République du Tchad

Salut les euro-consommateurs,

La bêtise des chiffres, c'est ainsi que J.C Guillebaud (romancier, essayiste ...) intitule son bloc note dans l'hebdomadaire La Vie du 25 au 30 octobre.
Il y dénonce l'obsession arithmétique qui pousse nos médias, nos hommes politiques (nous aussi peut-être ?) à tout quantifier, tout mesurer avec des pourcentages et des statistiques, et qui nous transforme en notaires de notre vie, avec le risque de ne plus lever les yeux sur l'infini.

Je n'ai pas réfléchi aussi longtemps que lui sur le sujet, mais je ne peux m'empêcher de penser qu'il a un peu raison.

Depuis la dernière lettre, je peux dire que les fêtes se sont bien passées.
Bien arrosées comme il se doit à N'Djamena. Nous avions un calendrier chargé puisque la fin du ramadan, Noël et le nouvel an sont arrivés successivement à une semaine d'intervalle. A peine le temps de se remettre de la fête précédente et on repart au bar (s'il reste de l'argent) pour boire, se serrer sur la piste de danse, et faire provision de décibels dans les oreilles. Les tchadiens sont résistants, par la force des choses.

Après quelques jours de repos, les activités sont bien reparties à N'Djamena.

[de la construction d'une clôture :]
Une clôture vous paraît sans doute futile. Et pourtant c'est très utile. Si vous n'en faîtes pas une bien solide, les chèvres, moutons et autres ruminants passent sur le terrain et broutent tout ce que vous plantez. Les gamins, les curieux, les voleurs entrent partout sans pouvoir les empêcher. La propriété n'est respectée que si elle est bien solidement matérialisée et surveillée ( les clôtures pas solides, ça se vole pour revendre le grillage et les poteaux !).
Donc, j'étais parti avec Raphaël pour le voir construire. On pourrait faire un film.

Pour trouver le gravier du béton, c'est toute une histoire. D'abord, le fleuve était encore haut donc le gravier ne se trouve que sur certaines îles. Il faut d'abord chercher des femmes qui ramassent le gravier. Ensuite, il faut trouver des piroguiersqui transportent le gravier jusqu'au bord. Puis il faut convaincre des charretiers de transporter le gravier jusqu'au chantier.

Chacun parle une langue différente.
Comme il travaillait le jour, Raphaël partait la nuit avec une lampe torche sur son vélo pour trouver les interlocuteurs. Il chassait un peu et revenait vers 5 heures pour commencer le travail à 6 heures. Comment fait-il et quand dort-il, mystère !

Dans la journée, je regarde monter les poteaux. Il y a un gars pour tenir le poteau, deux gars pour tenir les niveaux à bulles et dire si le poteau est droit (évidement ils regardent ailleurs), un gars pour vérifier la hauteur du poteau (par rapport à une ficelle qui n'indique plus rien du tout depuis que tout le monde marche dessus), deux gars qui taillent les branches de l'arbre d'à côté pour étayer le poteau, il y a Raphaël qui donne des ordres dans tous les sens et il se trouve au moins trois ou quatre gars qui regardent ou qui ne comprennent pas ce que Raphaël leur demande.

Au bout d'un moment, tout le monde se retire et on découvre le poteau en équilibre avant d'être scellé par le durcissement du béton. Je ne comprends pas bien comment ils ont réussi et je me promets de bien regarder sur le poteau suivant qu'ils sont justement en train d'attaquer.
Même technique, même résultat ( à condition d'admettre qu'il y a plusieurs verticales !), mais le mystère de la méthode reste entier.

Au bout de plusieurs poteaux, je crois avoir analysé que la méthode change à chaque fois : ce serait une organisation évolutive ou aléatoire ?

Concentré dans mes réflexions, j'ai juste le temps d'intervenir devant un troupeau de vaches qui a déjà entamé les branches toutes fraîches qui étayent le premier poteau. Les misérables n'ont aucune conscience de l'équilibre complexe qu'elles mettent en péril.

Conclusion du jour : j'étais venu voir si je pouvais améliorer leur méthode de travail ,pour faire des économies, évidemment! Finalement, je n'ai rien compris et je me dis que si ça tient, il vaut mieux ne rien changer.


[de l'utilisation des matériaux locaux :]
Dans la rue, c'est un peu différent, comme il n'y a pas de ramassage d'ordures, ni de travaux de voiries, on se sert des déchets pour aplanir la route et boucher les trous. Au bout d'un moment, çà marche. Jusqu'au moment ou quelqu'un fait un trou pour prendre de la terre et construire sa maison.

Il récupère tous les plastiques, les piles ... dans ses murs. Peut-être que ça isole ?
Le soir, sur l'hippodrome au bout de la rue, les gamins soulèvent la poussière en jouant au foot ou en courant autour des chevaux. Alors le coucher de soleil prend des allures fantastiques et on a bien envie de s'installer à la terrasse de madame Togui pour siroter un coca.

Je m'arrête un peu pour voir si je vois passer de vos nouvelles et vous dis à bientôt.