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Sénégal

 

L'aventure commence par un concours de circonstance lorsqu'un ami d'université m'apprend que l'Agence Régional de l'Energie du Nord-Pas de Calais (ARE) recherche un chargé de mission sur la gestion des déchets pour St-Louis du Sénégal : pile mon domaine de compétence. L'idée de partir en Afrique, découvrir une autre culture m'est apparue tout de suite comme une opportunité à ne pas manquer.

Le parcours pour être choisi ne fut pas des plus simple, mais c'est souvent le cas. Tout commence par deux entretiens avec l'ARE, continue avec le Partenariat Lille St-Louis (PLS, association partenaire de l'ARE pour ce programme) et fini, enfin, en bout de course par un entretien de près de 3 heures avec l'Association Française des Volontaires du Progrès (AFVP, association mandaté pour l'envoi de volontaires par le Ministère délégué de la Coopération à l'époque. Cette dernière offre en quelque sorte un service au PLS en mettant à disposition un volontaire ... moi.

Heureux d'être choisi ; je me lance dans une course aux formalités : stage de préparation au départ d'une semaine organisé part l'AFVP, 5 vaccinations obligatoires, passeport, vente de la voiture, déménagement de mes affaires chez ma grand-mère à Paris, permis voiture international ; je dois partir dans un mois. Partir pour 2 ans, ça ne se prend pas à la légère.
Enfin, le grand jour. Dans les couloirs de Roissy-Charles de Gaules qui n'en finissent pas, je trimbale les 30 kg qui constitue mon paquetage (c'est pas beaucoup, il s'agit d'être sélectif !). Je retrouve, Laurent et Claire, qui tout comme moi sont de tout nouveaux volontaires en route pour Dakar. Nos présences mutuelles nous rassurent, nous échangeons quelques blagues, et bientôt les appréhensions disparaissent. Arrivés près de 6 heures plus tard, la moiteur est saisissante à la descente de l'avion. Après des démarches douanières peu conventionnelles (fouilles exagérées pour les uns, indifférence pour les autres, le tout, sans se presser, c'est le moins que l'on peut dire), nous sommes accueillis par nos hôtes de l'AFVP sur place. Heureusement, tout neuf dans un pays nouveau, c'est pour le moins désorientant. Pour moi, ce changement de continent est une nouveauté, en quelques heures, c'est comme un voyage dans le temps et dans une autre dimension.

Tout est bizarre, tout est à découvrir : des terrains vagues en bordure d'autoroute où des jeunes jouent au foot, des habitations en chantier à perte de vue, des espèces de garages encombrés d'épaves, des enfants qui nous arrêtent à tous les feux pour nous vendre des babioles.
A la case de passage (QG des volontaires de passage), l'ambiance est à la nonchalance, des regards furtifs sont échangés. Il règne une drôle d'atmosphère, comme un décalage. Les discussions s'entament doucement avec les anciens volontaires, nous posons des tas de questions sur la vie de tous les jours. Les réponses sont souvent accompagnées d'un sourire en coin, on a l'impression d'être de fieffés naïfs qui posent des questions un peu stupides. Cette première nuit est pénible, elle est en plus écourtée par l'appel à la prière vers 5h30. Deux jours plus tard, après 3h30 de voiture, je me retrouve sur mon lieu d'implantation (St-Louis), Laurent et Claire restent encore quelques jours. L'équipe m'accueille en m'offrant un repas au restaurant.

Les premiers jours sont plutôt consacrés à s'habituer au nouveau mode de vie. Dans l'appartement, on met mon lit acheté, lors de notre remonté de Dakar, et les draps : il faut discuter plus d'une demi-heure au marché pour les avoir à 5 F de moins ! Et oui, c'est comme cela : c'est la coutume, pour le moindre des achats, on a recours au marchandage. Partout dans les rues, on se fait vite repérer et les banabanas (vendeurs à la sauvette) se font les dents sur nous afin de nous vendre des porte-bonheurs bidons, des sculptures de bois authentiquement fausses, des pantalons aux formes incertaines.

Ah bon ! pour retirer de l'argent à la poste, il faut prendre un ticket et faire la queue pendant plus d'une heure. Le pain, presque aussi bon qu'en France, se vend dans des kiosques le long de voies sableuses internes des quartiers. La ville de Saint-Louis est magnifique, style colonial français avec des balcons ou style portugais avec ses frises (reste d'une histoire mouvementée commencer en 1652 par les français avec un fort au milieu d'une rizière près d'un village de pêcheurs). Elle doit prochainement être inscrite au patrimoine mondial de l'UNESCO. Les excroissances sont moins jolies mais caractéristiques de l'urbanisation des grandes villes d'Afrique : anarchique mais pittoresque et surtout animées.

Côté boulot, le baptême du feu ne se fait pas attendre, Bara (mon futur collègue) me convie à une manifestation de sensibilisation. Bientôt je me retrouve propulsé au milieu de l'arène, plus de 500 personnes m'entourent, une présentation quelque peu déroutante. Pour couronner le tout, un journaliste immortalise mon embarras : la honte ! L'avantage, on se fait vite connaître (un souvenir inoubliable, la preuve !).
Petit à petit, le train-train, s'installe, on prend ses marques et bientôt on pense qu'on a la peau noire. Les gens dans les rues nous appèlent par notre prénom, mais les ¾ restent des inconnus, il y a tant de personnes à reconnaître et au début, on est pas vraiment physionomiste.

LA MISSION

Les premiers six mois, le boulot se résume par une prise en main du projet CETOM (Collecte, Evacuation et Traitement des Ordures Ménagères). Il a été initié, il y a plus de 3 ans. Bara et Jean-François (Jeff) en sont à l'origine. Bientôt, je connais tous les jeunes des quartiers qui effectuent le ramassage des ordures au porte à porte. Les choses sont loin d'être parfaites : mauvaise entretien, détournement de sommes confiées pour l'achat de matériels, absentéisme chronique, surtout des jeunes filles.
Entre Bara et moi, s'instaure une grande complicité. Dans la ville, on nous appèlent Grand B (1,92m) et Petit B (1,68m) ; nul est besoin de faire un tableau.
Pendant les réunions, Bara et moi avons mi au point une ruse. Le temps passant, je commence à bien comprendre le Wolof mais étant assez timide, je ne le parle pas beaucoup. Que cela ne tienne ; il faut mettre à profit cet état de fait. Les réunions se passent souvent en langue locale, les 2 à 3 premières réunions je fais semblant de ne pas comprendre et Bara me fait régulièrement un résumé. En fait je comprends 80 % et ainsi je peux percevoir des dits que l'on a tendance à cacher à un étranger : un franco-sénégalais, lorsque enfin j'interviens avec un certain à propos, ils sont étonnés mais ne peuvent plus faire marche arrière. Ainsi, ce stratagème me permet d'intervenir seul avec une certaine efficacité et une confiance de la part des jeunes des quartiers.

Les jours, les semaines, les mois passent, je fais maintenant parti de l'équipe du Partenariat Lille St-Louis. El-Hadj s'occupe des écoles, Jean Philippe des Handicapés, Nadège et Muriel du programme de Santé, Laurence puis Karine ont en charge le développement des initiatives de quartiers, Absa et Marie sont nos remarquables secrétaires, El-Hadj (un autre) est notre comptable, Demba est le futur directeur de l'agence de développement local, Pierre-Yves s'occupe des programmes routiers, plus tard il sera notre nouveau coordinateur.
Enfin, je me lance sur la promotion de la filière de compostage, tout en secondant Bara dans le suivi de la collecte, on forme une bonne équipe.

Les week-ends, je les passe souvent chez Bara dans son village à 11 km de la ville. La-bas la vie est différente, bien plus dépaysante. On mange sur des paillasses et avec les mains : outch, que c'est chaud ce riz huileux, pas très diététique mais excellent. Nous passons souvent de longues après-midi à manger des arachides et à jouer à la belote sénégalaise et à discuter du passé du glorieux empire du Mali lorsque l'oncle de Bara (un vrai marabout) est de passage (un personnage passionnant et d'une culture surprenante dans tous les domaines. Pendant ce temps, les femmes ne se reposent pas beaucoup entre les repas et les enfants, sans parler de petites tâches aux champs. Pas très équitable ; a vrai dire les hommes sont occupés que pendant les périodes de cultures.

Pour les fêtes religieuses, je suis toujours le bienvenu. Et j'honore le plus possible ces invitations, c'est une occasion unique de mieux appréhender une nouvelle culture. Pendant les prières, je peux même participer. Une fois, un Imam m'a même dit que " si je le désirais, je pouvais faire un signe de croix, l'important étant de croire en Dieu " : certains pourraient en prendre de la graine pour une telle tolérance. Mais la plus impressionnante cérémonie à laquelle il m'a été donné d'assister est la Tamkharit (nouvel an) qui prend dans ce village une allure mystique. Toute la famille (400 personnes) est assise sur la place du village réservée au nom de DIOP, cette dernière n'est pas éclairée ce qui renforce l'ambiance de mystère. Après un recueillement fait de prières et d'excuses publiques que chacun doit exprimer pour ses mauvaises actions de l'année, la cérémonie a proprement dite commence. L'Imam du village a les yeux masqués par un morceau d'étoffe spécifique, dans sa main, il tient un bâton " magique " ; le doyen du village le guide. Ce curieux couple fait 3 fois le tour de l'assemblée en laissant une traînée sur le sable avec le bâton. Ce rite doit assurer une bonne santé, une bonne pensée une sauvegarde contre les mauvais sorts pour chacun et pour toute la nouvelle année. Ceux qui sont mauvais seront de façon inexpliquée éloignés du village. Pour moi, durant les 3 ans de mon séjour, j'ai eu l'honneur de pouvoir faire partie de ce cercle, ce qui est rare pour un étranger. Je n'ai jamais été malade, même pas la moindre crise de paludisme, il y a t'il une relation de cause à effet, personne ne pourra le dire.

A force d'énergie, l'engagement de la Commune dépasse nos espérances et bientôt nous nous lançons dans un programme global de nettoiement de la Commune. Tout va azimut, Bara est un vrai homme de terrain et un fin négociateur mais question organisation, paperasse, rédaction et étude technique, ce n'est pas le Pérou. Alors il faut bien que quelqu'un s'y colle pour la bien du projet. Le nez dans le guidon, je veux vraiment que tout se déroule pour le mieux.

Le boulot, ok mais il n'y a pas que cela. Il faut faire attention de ne pas se laisser envahir, car on reçoit bien vite un bon coup de manivelle. Après une période de 5 semaines sans repos, le nez dans le guidon, je " pète les plombs ". Je deviens irritable, tout le monde me tape sur les nerfs, le moindre problème prend des dimensions gigantesques. Bref, il faut faire quelque chose. C'est le frère de Bara qui m'embarque sur l'Ile à morfiles, sur son lieu de travail. Pendant 5 jours, dans un village à 320 km de St-Louis, je passe mes jours à discuter, à me balader dans les rizières, à faire des photos, à me prélasser sur une paillasse à boire du thé (Ataya). En bout de course, cette pause m'a fait beaucoup de bien et m'a permis de relativiser mon importance et mon implication dans le projet. Les choses avanceront comme elles avanceront, ce n'est pas la fin du monde après tout, d'autant que Bara est très compétent, même plus que moi. C'est dans cet état d'esprit que j'aborde la deuxième moitié de mon séjour. Finalement, le projet avance et dans la bonne humeur par-dessus le marché.

La visite du pays, voir des pays limitrophes avec sa famille et des amis ça fait aussi parti de la vie des volontaires. Pour moi, c'est une occasion de me régaler en faisant des photos, de rencontrer d'autres personnes. Le Sénégal est essentiellement une steppe arbustive aux portes du Sahel, les températures dépassent les 40°C à l'intérieur du pays. Mais il y a des subtilités :

  • Autour de St-Louis, il y a le parc du Djoudj (3ème réserve ornithologique du monde après la Camargue) : un vrai marécage engendré par le delta du fleuve Sénégal au milieu du désert. Le Fleuve est aussi le magicien qui engendre des centaines de milliers d'hectares de riz et de cannes à sucre alors que les précipitations locales ne dépassent pas les 300 mm/an.
  • A quelque 50 kms, les dunes rouges de Mauritanie : le désert comme en rêve. On a même fait une expédition de 3 jours. La mécanique en a pris un coup, mais nous avions un mécanicien avec nous. Les hommes bleus du désert, les fameux touaregs, super sympas, et leur thé un régal : vraiment un sens de l'hospitalité hors du commun. Les Maures par contre sont des vraies tombes, ils ne pensent qu'au profit, dommage.
  • Au sud, la Casamance inondée par près de 2500 mm/an et ses vastes forêts de palmiers, ses mangroves où on circule dans de vraies pirogues taillées d'une seule pièce dans des fromagers (arbres pouvant dépasser les 1000 ans). Ma mère s'en souvient encore : le trouillomètre près à exploser. C'est aussi dans un des lacs d'estuaires que une bande de dauphins est venue s'amuser près de nous.
  • Au sud-est, le parc de Niokolo-Koba (9000 km2 : 12 fois la Camargue). Avec Jean-Marc une première fois, et avec ma sœur, nous en avons exploré les entrailles. C'est à cette occasion que j'ai fait la plus incroyable des rencontres : un lion, un vrai, en liberté. Heureusement, nous étions dans la voiture. Nous avons eu le droit aux macaques vindicatifs, aux antilopes cheval 2 m au garrot, aux farouches gazelles.
  • Près de Dakar, le lac Retba (le fameux lac rose de l'arrivée du Paris Dakar, qui est passé pendant mes 3 années à St-Louis : quelle incroyable manifestation). L'île de Gorée, départ des esclaves de toute l'Afrique de l'Ouest : un lourd passé mais une île magnifique. Et une sympathique gargotte où l'accueil est simple mais conviviale, j'y suis allé à chaque visite de l'île si bien qu'avec les propriétaires, nous avons appris à mieux nous connaître.
  • A 500 km, en direction du Brésil, le Cap vert. J'y suis allé 10 jours et j'y ai vu 4 îles : des panoramas volcaniques, de canyons et sommets aiguisés inoubliables ; rien à voir avec le plat Sénégal qui culmine à 581m. Un vrai morceau de Portugal peuplé de métisses au grand coeur. Un pays d'une rare beauté, où le rhum et le café sont rois, j'y retournerai à coup sûr.

Je pourrais encore parler de mon séjour pendant des pages et des pages mais je finirai par un peu de philosophie : ce que m'ont apporté ces 3 années.
Du point de vue professionnel, j'ai eu l'occasion d'apprendre surtout la patience, les rudiments de la négociation, l'art de s'exprimer en public, la débrouillardise, peu de nouveautés techniques, mais est-ce le plus difficile dans un boulot ? (les bouquins sont faits pour cela).
Du point de vue humain, je remercierais tout particulièrement Bara, qui malgré son air taciturne, a un grand coeur. Il a souvent été mon guide pour en ce qui concerne le contact, la compréhension des autochtones.
Lors des déplacements, nous avons toujours logé chez des relations (au Sénégal, tout le monde se connaît ou a de la famille aux 4 coins du pays), nous sommes toujours les bienvenus mais les convenances veulent que nous apportions quelques victuailles. J'ai même eu le privilège de rentrer dans le lieu le plus sacré du Sénégal : la grande mosquée de Touba et de discuter en toute simplicité avec le n°2 des Mourides (grande confrérie religieuse) : un instant riche !
Mais ce qui m'a appris par-dessus tout, c'est la vraie tolérance et l'envie de faire plus confiance en mes capacités : c'est un véritable ami avec un grand A.
Bref ce séjour de 3 ans a été surtout une aventure humaine clairsemée de paysages de rêves.