; Reglink opened in new frame? ; Statusbar message ; resolution (1 .. 8) ; Image to load ; Waving speed (1..200) ; Perspective (1..100) ; Far waving intensity (1..10000) ; Wind intensity (1..20) ; Wind variation speed (0..200) ; Wind variation min (0..20) ; Wind variation max (0..20) ; Half sized reflect area ("YES","NO") ; Optional image over applet ; Over image X offset ; Over image Y offset ; Memory deallocation delay ; Task priority (1..10) ; Min. milliseconds/frame for sync Sorry, your browser doesn't support Java. ; Msg in no java browsers

Cameroun
1995, 1997
Bangangté
Mission :

 

Les bangangtés ont rarement vu un européen fréquenter aussi assidûment les deuils et les funérailles. Je ne compte plus les deuils auxquels j'ai assisté. Le plus souvent j'y allais pour soutenir un ami ne connaissant pas le défunt. Mais la famille africaine est large.

En fait les bamilékés ont des cérémonies mortuaires complexes et très élaborées. Dès la mort d'un papa ou d'une maman au village, la nouvelle se répand instantanément. Tout le quartier, la famille se retrouve chez le défunt ainsi que les amis des personnes endeuillées. Il n'est pas rare de croiser 100 personnes lors d'une veillée. Quelque temps après, le défunt est enterré dans la concession au village, même s'il n'y a quasiment jamais résidé. Il doit rejoindre ses ancêtres. La tradition contraignait les endeuillés à un certain nombre d'obligations parfois assez éprouvantes. La neuvaine est alors célébrée pour terminer le deuil.


Les funérailles peuvent être célébrées immédiatement après le deuil ou 20 ans après. Ce sera le dernier moment où l'on pensera au défunt. Ce sont des fêtes beaucoup plus joyeuses que les deuils.

Je préfère les deuils par dessus tout. J'aime leur sérénité, leur quiétude, leur simplicité. Dès qu'une mort est annoncée, tout le quartier va se retrouver dans la maison du défunt. On va consoler la famille. On vient apporter ses condoléances. Il faut avoir vécu ces moments, au village. Etre parmi ces 20, 30 ou 40 personnes assises silencieusement au crépuscule. Venus pour témoigner leur solidarité, leur compassion. Oui la mort existe. Nous même nous mourrons tous. Mais la vie continue. Avec nous ; avec toi. J'aime cette atmosphère sereine face à l'existence où l'homme est conscient de sa vulnérabilité, de son humanité, de son humilité.

La mort viendra ; pourquoi la cacher, feindre de l'ignorer ? J'aime ces moments de quiétude où l'homme est dépouillé, égal à lui-même. Entouré par sa famille, ses amis venus essuyer ses larmes. Face à l'inacceptable de la mort, tu trouveras le triomphe de la vie.

 

Mon grand-père maternel est mort vers la fin de mon séjour à Bangangté. Nous avons fait son deuil au Cameroun. Dès le lendemain de la nouvelle, la paroisse est venu me visiter, me présenter ses condoléances. Une soixantaine de personnes dans ma concession. Mon grand père, un éminent professeur de Bulgare à l'université, a certainement imaginé que l'on ferait son deuil en France et en Bulgarie, mais je doute qu'il ait songé qu'on puisse aussi le faire au Cameroun. Ma famille - ma paroisse, mes collègues, mes amis - sont venus me visiter. Ainsi va l'Afrique.
Les funérailles sont assurément plus fastueuses, plus joyeuses que les deuils. Elles seront programmées longtemps à l'avance, durant la saison sèche, pour éviter les désagréments de la pluie. Tous les frères, les oncles, les soeurs, les cousins se retrouveront au village pour honorer une dernière fois la mémoire du ou des défunts. Chaque veuve, chaque fils organisera une réception dans sa maison au village, dans sa concession. Il faut s'imaginer tout un quartier en fête. Dans chaque maison, dans chaque case, les funérailles seront là. Nous allons danser, nous allons boire et manger, nous allons lamenter le défunt.

Je retrouve dans les funérailles l'atmosphère d'un tableau de Delacroix " Noces juives à Tanger ". Une impression de communion, de communauté. Ou l'impression que dégage " Le banquet " de Bruegel ; une fête populaire où l'homme renoue avec ses ancêtres, sa joie de vivre.

J'ai pu vivre durant ces deux années dans un océan de convivialité. Un océan omniprésent au point d'oublier qu'il existe un rivage, qu'il existe d'autres contrées où cette convivialité a pu être troquée contre des chimères. Lors de mon retour en France durant les congés, après un an passé au Cameroun, cette perte subite de tout cet océan a été l'aspect le plus pénible de mon retour. Débarquant à Roissy, je prenais le RER et j'avais l'impression de mes retrouver en Allemagne ou en Suisse, au milieu d'une société réglée, minutée ; je ne retrouvais plus l'indocilité, l'insolence qui donne à la France ce supplément d'âme. Dans un monde où l'efficacité des actions, la fluidité des échanges a pris le pas sur la profondeur et la qualité des relations je me sentais subitement orphelin de tout ce réseau de relations qui me portaient au Cameroun, grelottant après avoir été extrait de cet océan de convivialité.

Par bonheur j'ai pu rapidement regagner l'Ardèche et retrouver cette lenteur paysanne, cette sagesse rurale, cette convivialité nourrie des aspérités de la vie. Je ressentais plus ou moins confusément ce que j'avais ressenti en arrivant au Cameroun : la parenté de ces deux milieux ruraux, de ces mentalités villageoises forgées avant l'omnipotence de la technique.

La convivialité au sein de laquelle j'ai été plongé est certainement un des aspects qui m'a le plus enchanté. Perdre le temps au bar devant une bière, à regarder les convives plus ou moins excités par leurs libations, déblatérer sur les voisins, raconter un peu n'importe quoi sans souci de vraissemblance. Jouir du plaisir de passer un moment ensemble tout en colportant les potins du jour, tout en se moquant de la vie. Goûter à ce plaisir si simple sans chercher de complications ou de raffinements inutiles. Etre au milieu d'eux. Siroter une bière, tard le soir, assis sur un banc, tout en mangeant des brochettes au milieu de quelques phrases. Perdre le temps ensemble dans une pièce mal éclairée quand la clameur des balafons et les halos de poussière rouge dispersés par les danseurs envahissent la case. Partager un verre de vin de raphia, assis sur des tabourets en bambou, dans la concession du père. Danser le ben-skin sans se soucier de l'exactitude des gestes. Partager une noix de kola en signe d'amitié. La convivialité de la brousse m'a porté de deuils en funérailles, de rencontres en baptêmes.