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Burundi
Octobre 92, novembre 1993
Formation Ecole de Commerce
Mission : Appui au développement communal

 

Quelques jours avant le départ, quelle excitation ! J’ai pris un congé sans solde de mon entreprise et je pars deux ans avec mon ami, au Burundi. Ca faisait un moment que j’avais envie de partir, voir un autre pays, découvrir une autre culture. Mais pas en touriste. J’avais envie d’avoir du temps, de rencontrer les gens, de discuter, de vivre un peu avec eux, de leur donner un peu de mon temps.

Et puis, l’idée de vivre « en brousse » - ou plutôt « dans les collines », au Burundi - sans électricité, sans eau chaude, donne au voyage un petit côté « aventure » qui ne me déplait pas.
Et puis, ça y est, c’est l’au revoir à la famille, l’avion. On a bien potassé sur le Burundi, le climat, la géographie, la culture, mais on s’en prend quand même plein la vue en arrivant : la chaleur qui nous tombe dessus, les couleurs des vêtements, le nombre d’enfants dans les rues, les chaussées défoncées, les marchés. Ca y est, en quelques minutes, on est dépaysé. C’est super !

Ensuite, c’est l’installation : la maison de village « en dur » mais en mauvais état qu’il faut retaper (trouver les artisans, les faire travailler). On fait les marchés de la région, rayon plomberie et construction. Ca nous change du tourisme !

 

 

En parallèle, on démarre le projet. C’est un projet d’appui au développement communal qui a de nombreux volets : recensement et aménagement des sources, éducation à la santé (eau potable), construction d’un hôpital, aide des communes au montage de projets dans les domaines de l’éducation et de l’artisanat.

Au début, ça part sur les chapeaux de roues. Les administrateurs communaux sont très contents qu’on soit là et sont pressés de démarrer les projets. Alors, avec l’installation en plus, on ne chôme pas !

Peu à peu, on s’installe dans la vie du village. Les commerçants, les fonctionnaires nous connaissent et on discute bien avec eux. Avec les paysans, c’est plus difficile parce qu’ils parlent kirundi. Mais quel plaisir, quand on a eu appris quelques rudiments, de pouvoir parler avec eux ! Certains ont vu tellement peu de blancs, qu’ils en ont peur et fuient à notre approche. Les enfants crient : « Muzungu ! » (le blanc) dès qu’ils nous aperçoivent ; ça fait bizarre mais on s’habitue.

Le projet avance. Pas toujours exactement comme on voudrait. Les financeurs ont trop d’argent à mettre, trop vite par rapport à ce qu’on voudrait mettre en place et à l’implication des acteurs locaux. Et puis, avec les gens qui travaillent avec nous, il y a quelques problèmes de détournement de ciment. Mais doucement, tout doucement, on a l’impression que la réflexion des responsables du village avance. Pourvu que les élections présidentielles démocratiques prévues en juin ne viennent pas tout gâcher. On sent en effet des tensions dans le pays. Le parti Frodebu, à dominante hutue, risque bien de gagner et de détrôner le parti Uprona, tenu par la minorité tutsie, au pouvoir depuis le départ des colons belges.

Ca y est, c’est le mois de juin. On assiste aux élections, bien organisées et … démocratiques ! Résultat : ce qui devait arriver est arrivé :c’est un hutu, Melchior Ndadaye qui a pris la présidence. Nous, on a eu un peu peur des représailles tutsies mais non, il ne se passe rien. Juillet, août passent. Les hutus remplacent peu à peu les tutsies dans les postes administratifs et politiques. Pour nous, pour le projet, ce n’est pas toujours très facile à gérer mais bon, c’est comme ça.

Septembre passe, le projet continue.

Et puis, dans la nuit du 20 au 21 Octobre 1993, ça fait un an qu’on est là, ça pète. On dormait dans la capitale (à la case de passage de l’association) et on est réveillé en pleine nuit par des tirs de canons et de mitraillettes.

Au matin, interdiction de sortir de la maison. Il y a des militaires plein les rues, la radio et le téléphone ne fonctionnent plus. On apprend à 18h qu’il y a eu un coup d’état, que Ndadaye a été tué. Et c’est la spirale qui commence. On apprend que dans les collines, les hutus massacrent les tutsis en représailles. Nous, on a peur pour les autres volontaires qui sont encore dans les collines. Que leur est-il arrivé ? A quelles horreurs ont-ils assisté ? Tous les jours, des volontaires européens réussissent à rejoindre la capitale et nous racontent les massacres. C’est horrible.

Le pays s’installe dans une situation d’urgence. Croix rouge, camps de réfugiés, militaires. En tant que volontaire, on essaie d’aider mais ce n’est plus du développement. Et il y a tellement de contradiction dans cette aide humanitaire qu’on est un peu dépourvu. On n’était pas venu pour ça.

15 jours après le coup d’état, on réussit, escortés par un prêtre et des militaires, à retourner chez nous, pour récupérer nos affaires. Mais il n’y a plus rien à récupérer. Les maisons voisines ont été brûlées, la notre a été vidée de fond en comble. On se sent vide. Les gens qu’on connaissait ont disparu. Sont-ils morts ? Ont-ils fui ? On n’a plus rien à faire ici.

Alors on est rentré en France. Avec un grand sentiment de gâchis. Et de solitude. Qui, en France, va s’intéresser à ça ? Pas grand monde. Juste quelques minutes dans une soirée ou dans un repas pour raconter brièvement la guerre burundaise. Et le quotidien reprend le dessus. Mais moi, je n’ai pas oublié. Et je me pose toujours la question : qu’aurais-je fait si des tutsies m’avaient demandé de les cacher ?